La musique de Risk of Rain (2013)

RoR - En-tete

Développé par Hopoo Games, Risk of Rain est un rogue-lite sorti en 2013 sur la plateforme Steam. La particularité du jeu est que plus le joueur reste en vie, plus la partie devient difficile, le niveau de difficulté étant lié à un chronomètre situé dans la partie supérieure droite de l’écran. Comme la majorité des jeux de ce type, le joueur est invité à survivre à une suite de niveaux générée de manière aléatoire, le but étant de s’échapper de la planète sur laquelle le personnage a échoué. À partir d’un moment, le nombre d’ennemis et la difficulté semblent dépasser l’entendement, mais c’est sans compter sur l’aide précieuse de toutes sortes d’objets qui permettent de la surmonter et de continuer sa route.

La musique est écrite par Chris Christodoulou. Après avoir débuté la musique très tôt à Sparte, sa ville d’origine, il déménage à Athènes pour y étudier la théorie musicale, le sound design et la composition, tout en officiant dans plusieurs groupes comme claviériste ou batteur. En 2009, il est admis dans le master Composing for Film du Conservatoire d’Amsterdam. Il va ainsi passer quatre années aux Pays-Bas, durant lesquelles il travaille sur de nombreux courts métrages. Durant cette période, il signe sa première bande originale de jeu avec The Sea Will Claim Everything (2012) et écrit la musique de Risk of Rain. En 2013, il retourne à Athènes pour s’y installer.

Bien que Risk of Rain soit dans un style pixel art de basse résolution, la musique ne fait appel que de manière ponctuelle à des sonorités chiptunes. Comme je l’avais mentionné dans l’article La musique de menu : première rencontre avec l’univers sonore, l’utilisation du pixel art ne doit pas conditionner l’esthétique musicale et obligatoirement la contraindre à une utilisation exclusive de la musique chiptune, sous peine de réduire drastiquement la créativité d’un compositeur. De toute façon, l’équipe de développement n’avait pas contacté Christodoulou pour qu’il réalise une bande originale chiptune. Il était question de laisser sa liberté au compositeur.

Il faut toutefois noter que lorsqu’il est question de musique à l’image, c’est tout de même cette dernière qui conditionne la première. Bien que l’on puisse trouver des bandes originales qui ne font pas entendre de musique chiptune à proprement parler, alors que le jeu est en pixel art, il n’existe pas à ma connaissance le contraire, c’est-à-dire un jeu dont la bande originale est exclusivement chiptune alors qu’il n’est pas fait usage du pixel art. La musique de Risk of Rain y fait tout de même appel de manière ponctuelle, dans un contexte majoritairement progressif et électronique. Elle est un mélange d’instruments programmés ou joués directement par le compositeur. C’est d’ailleurs un aspect qu’il a beaucoup apprécié, celui de prendre une basse ou un autre instrument pour directement enregistrer une piste audio, à la manière d’un groupe. Le fait que les soli et d’autres pistes soient enregistrées de cette manière donne une touche particulière à la bande originale. Elle pourrait tout à fait être jouée dans le cadre d’un concert, car elle conserve une forme d’indépendance vis-à-vis du jeu, tout en s’y insérant parfaitement.

La quasi totalité des morceaux de Risk of Rain font appel à un motif, celui de la pluie, qui est entendu après quelques secondes passées dans le menu.

RoR - Motif de la pluie

Le motif, exclusivement descendant, se résume à deux doubles croches séparées par une croche. Dans la dernière section de la musique de menu, il est varié de nombreuses fois et se retrouve dans une version renversée, c’est-à-dire exclusivement ascendant.

RoR - Variations du motif de la pluie

Ce motif est présent tout au long de la bande originale, dans des versions plus ou moins reconnaissables. En voici quelques exemples, tirés respectivement des morceaux Dew Point, Tropic of Capricorn, Monsoon, 25.3°N 91.7°E, Arctic Oscillation, Chanson d’Automne.. – titre inspiré par le poème de Paul Verlaine – et Tropic of Cancer.

Les deux derniers exemples sont les plus subtils. Dans le premier, le motif est présent à la clarinette alors que dans le second, il est répété frénétiquement par la guitare et le synthétiseur distordus. Pour résumer, il se trouve dans tous les morceaux, à l’exception de Precipitation et Double Fucking Rainbow. Il existe d’autres procédés et motifs moins récurrents que celui de la pluie qui permettent de renforcer l’effet d’unité produit lors de l’écoute de la bande originale. Par exemple, l’ostinato, formule mélodico-rythmique répétée de manière obstinée, de Monsoon est repris dans le morceau Cyclogenesis.

RoR - Monsoon et Cyclogenesis

D’ailleurs, ce dernier morceau va permettre de mettre en avant les modes à transposition limitée qui, comme leur nom l’indique, ne peuvent être transposés qu’un nombre limité de fois avant de reprendre une forme antérieure. Dans le cas de Cyclogenesis, la première section du morceau, juste avant le solo de synthétiseur, fait usage de la gamme par tons. Il s’agit d’une échelle de six sons caractérisée par le fait que toutes ses notes sont séparées les unes des autres d’un ton.

RoR - Gamme par tons

Historiquement, l’un des premiers compositeurs à l’avoir utilisée est Claude Debussy (1862-1918). Ce mode est dit « artificiel » car il est le résultat d’une création et ne se retrouve pas tel quel dans les musiques traditionnelles. Les modes artificiels sont souvent issus de considérations mathématiques. Dans le cas de la gamme par tons, nous pourrions résumer l’échelle à « + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 ». Elle ne peut être transposée qu’une fois avec de retomber sur sa forme d’origine. Ceci s’explique par le fait que l’échelle contient six des douze notes du système musical occidental et que sa transposition contient les six autres. La sonorité de ce mode est irréelle et rêveuse. Voici une courte phrase musicale écrite au moyen de celui-ci.

Dans la gamme par tons, toutes les tierces sont majeures. Elle ne possèdent ni quarte, ni quinte justes, ainsi qu’aucune tonique identifiable, rendant sa sonorité ambiguë. Dans la première section de Cyclogenesis, après l’apparition de l’ostinato, le motif de la pluie est entendu, ascendant puis descendant. Lors de la deuxième occurrence (mes. 4 à 7), les deux version du motifs sont transposées un ton plus haut, à l’exception de la dernière note mi (mesure 7).

RoR - Cyclogenesis

Bien que le rendu soit dissonant, le cadre général amène l’oreille à l’accepter, notamment au moyen des timbres utilisés par Christodoulou, qui renforcent ce côté irréel. À l’origine, le studio de développement avait refusé le morceau pour son ambiguïté et son manque de spécificité par rapport au jeu, avant de se raviser et de l’intégrer à la bande originale.

Lors de l’utilisation d’un mode à transposition limitée, il n’y a pas de règles précises. Il s’agit pour le compositeur de réussir à tirer toute la sonorité du mode en se servant de l’oreille comme premier guide. Dans le cas présent, la gamme par tons est un mode qui donne une couleur mystérieuse et décalée, comme celle d’un autre monde. Le décalage du motif d’un ton abonderait presque dans ce sens.

Le « décalage » dont je fais mention est aussi très présent au niveau rythmique dans plusieurs morceaux de la bande originale. À plusieurs reprises, Christodoulou sort des sentiers battus et s’affranchit des éternels mesures en 4/4, 3/4 ou 6/8. Ce travail rythmique est notable dans les morceaux Dew Point, 25.3°N 91.7°E, Moisture Deficit, Aurora Borealis, Surface Tension et Double Fucking Rainbow.

Le premier fait un court usage de polyrythmie, qui consiste à superposer plusieurs rythmes. Au regard de nombreuses traditions musicales à travers le monde, il est facile d’affirmer que la musique occidentale n’a jamais été très en avance en ce qui concerne le rythme. Ce n’est d’ailleurs qu’au contact de traditions extra-européennes, ou situées au confins du continent, que la musique occidentale savante s’est enrichie de ce point de vue là. Les œuvres de compositeurs tels que Bartók ou Stravinski ont révolutionné cet aspect et permis une popularisation de rythmiques complexes, d’abord dans le monde de la musique savante, puis plus tard dans celui de la musique populaire de type jazz ou rock. Dans ce domaine, l’album Time Out (1959) de Dave Brubeck est un pilier en la matière. Le titre le plus célèbre, Take Five, fait par exemple usage d’un rythme en 5/4.

Le rock progressif, qui est considéré comme le rock « savant », est celui qui a fait le plus usage de rythme irréguliers, ainsi que de la gamme par tons (cfr. supra) dans certains morceaux de King Crimson. Toutefois, l’exemple le plus célèbre de l’utilisation d’un rythme irrégulier est Money de Pink Floyd, présent sur l’album Dark Side of the Moon (1973), avec son riff principal en 7/4.

La polyrythmie met la barre un cran plus haut en additionnant les rythmes. Ainsi, une mesure en 4/4 peut être superposée à une mesure en 5/4, un phrasé en 9/8 à une mesure en 4/4… Je distingue deux manières d’user de la polyrythmie. La première est celle que je qualifie de « polyrythmie stricte ». Elle est l’addition de deux types de mesures qui finissent par se rejoindre. Pour comprendre en pratique comment cela se produit, je vais prendre un exemple de la vie quotidienne : celui de deux feux lumineux qui ne clignotent pas à la même vitesse. Il arrivera toujours bien un moment où il finiront par clignoter ensemble, après un laps de temps plus ou moins long. Dans ce cas, la polyrythmie est stricte puisque les deux feux clignotent à leur vitesse et se rejoignent sans que l’un d’eux n’aient à ralentir, accélérer ou tronquer une partie du temps entre deux clignotements pour finir par tomber juste. Ci-dessous, voici un exemple de polyrythmie qui retombe très vite juste. Il s’agit de 3 sur 4.

RoR - Polyrythme A

Le deuxième cas est celui du « déphasage rythmique », dans lequel on sent la prédominance d’un rythme sur l’autre, le second finissant par être coupé d’une partie pour finir par retomber juste, provoquant une impression de trébuchement, car le compositeur n’a pas laissé le nombre de mesures suffisant pour que la polyrythmie retombe juste. Dans le cas ci-dessous, qui additionne du 7/8 à du 4/4, j’ai volontairement retiré trois croches de la voix supérieure pour que l’ensemble retombe juste sur le premier temps de la cinquième mesure.

RoR - Polyrythme B

Il n’est pas spécialement fait usage de la polyrythmie dans Risk of Rain. Toutefois, quelques mesures de Dew Point me permettent d’expliciter concrètement la théorie énoncée précédemment. Durant quatre mesures, la batterie joue en 4/4 sur un rythme en 5/4. Dans la cas présent, la polyrythmie est stricte car les rythmes retombent justes. La batterie joue ensuite en 5/4.

RoR - Dew Point (4 sur 5)

Cette exemple permet de mettre en musique le côté quelque peu abstrait de mes précédents paragraphes. Revenons-en maintenant à la question du travail rythmique de manière plus large. Le fait d’utiliser des mesures irrégulières rares ou de changer de signatures rythmiques à plusieurs reprises sont présents dans plusieurs morceaux de Risk of Rain. Par exemple, 25.3°N 91.7°E est en 11/8 (5+6).

En voici la répartition rythmique.

RoR - 25.3°N

Lors du solo de Moisture Deficit, les mesures oscillent entre 7/4 et 5/4, pour ensuite faire entendre un 4/4 qui ramène directement à un 5/4.

RoR - Moisture Deficit (extrait)

Dans Double Fucking Rainbow, Christodoulou utilise des mesures en 11/8, 7/8, 7/4 et 4/4. Cet extrait permet d’entendre les deux premiers types de mesures.

Avec cette bande originale, Christodoulou a écrit un véritable album qui aurait presque pu exister sans le jeu. Ceci ne rajoute que plus de force à ce dernier lorsqu’un joueur se lance dans une partie en ne sachant pas exactement quel morceau il va entendre et dans quel ordre, puisque le côté procédural s’applique aussi à la musique. Bien que certains morceaux soient fixes dans la progression, d’autres peuvent être présents lors de plusieurs niveaux ou boss. La bande originale est tantôt envoûtante, tantôt énergique, mais toujours dans le ton. Christodoulou tire ses influences du minimalisme musical, auquel se mêlent des éléments issus de la musique progressive et électronique, du jazz, du rock et du metal. Dans les notes de l’album, le compositeur le décrit en partie avec humour comme ceci : « I guess you could say there’s a 70s-psychedelic-prog-rock vibe going on, a sort of electronic/rock hybrid of sounds. Guitars, basses, keys and good-old drums, mixed with synths, choppers, bit-crushers, vocoders and more drums – and somehow, in this crazy melting pot of sound, a clarinet and an Oboe manage to squeeze in at the last minute. I hope it doesn’t sound like one big mess… ». À ce dernier questionnement je répondrai que les sonorités de la clarinette et du hautbois sont parfaites pour terminer cet album, ainsi que cet article.

Sources

La bande originale de Risk of Rain [en ligne, réf. du 5 mai 2019], disponible sur https://chrischristodoulou.bandcamp.com/album/risk-of-rain

Le site internet de Chris Christodoulou [en ligne, réf. du 5 mai 2019], disponible sur https://www.chrischristodoulou.com/

High Scores: Greek Composer Chris Christodoulou on “Risk of Rain” [en ligne, réf. du 5 mai 2019], disponible sur https://daily.bandcamp.com/2016/09/28/chris-christodoulou-interview/

Risk of Rain – Album Commentary for Game Music Festival [en ligne, réf. du 5 mai 2019], disponible sur https://soundcloud.com/chrischristodouloumusic/risk-of-rain-album-commentary

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