La musique de The End Is Nigh (2017)

The End Is Nigh - En-tete

Quand Edmund McMillen sort Super Meat Boy en 2010, le succès rencontré par le jeu peut laisser penser qu’il sera dur pour lui de réitérer l’exploit, tant le jeu, par sa conception, sa courbe de difficulté bien pensée et ses contrôles parfaitement ajustés, est un bijou du jeu de plateformes en deux dimensions moderne. Pourtant, en 2011, il s’attaque de front au style du rogue-like et sort l’excellent The Binding of Isaac, dont le succès égale – si ce n’est dépasse – celui de Super Meat Boy. McMillen est l’une des figures de proue du jeu vidéo indépendant, une véritable machine à bonnes idées. Avec The End Is Nigh (2017), il propose de revenir au style de Super Meat Boy. Le joueur y incarne Ash, une créature qui a survécu à l’apocalypse et dont la solitude le pousse à se créer un ami de toute pièce en récoltant des restes de cadavres.

Le rapport entre Super Meat Boy et The End Is Nigh dépasse le cadre esthétique. La conception des deux jeux est très similaire. Pourtant, The End is Nigh n’est pas une pâle copie de son prédécesseur. La différence essentielle se situe dans les mouvements que peut exécuter le personnage principal.

La bande-son est constituée de morceaux de musique savante réarrangés par Ridiculon, groupe de musique situé à Orleans dans le Massachussetts. Ridiculon succède à Danny Baranowsky et ses deux membres, Matthias Bossi et Jon Evans, deviennent en quelque sorte les compositeurs attitrés des productions de McMillen. Ils sont à l’origine de la musique de The Binding of Isaac: Rebirth (2014) et ont réécrit, aux côtés de David Scatliffe et Laura Shigihara, la musique de Super Meat Boy pour sa sortie sur PlayStation 4 et PlayStation Vita en 2015. Cette réécriture s’explique par le fait que Baranowsky possède les droits de la musique de Super Meat Boy et qu’il ne souhaitait plus travailler avec la Team Meat, concepteur du jeu.

Ridiculon
Ridiculon

Voici la liste complète des morceaux de la bande originale de The End Is Night, ainsi que les pièces savantes qui leur ont servi de modèle :

1. Title Screen Gnossienne n° 1 (Satie 1893) 03:24
2. The End Danse macabre (Saint-Saëns 1874) 03:18
3. The Arid Flats Symphonie du Nouveau Monde (Dvořák 1893) 04:15
4. Overflow Ouverture solennelle 1812 (Tchaïkovski 1880) 05:00
5. Wall Of Sorrows Rhapsodie hongroise n° 2 (Liszt 1847) 02:50
6. SS Exodus Marche slave (Tchaïkovski 1876) 03:11
7. Retrograde Danse hongroise n° 5 (Brahms 1869) 03:30
8. The Machine Le vol du bourdon (Rimsky-Korsakov 1899) 04:21
9. The Hollows Symphonie de Dante (Liszt 1857) 04:12
10. Golgotha Une nuit sur le mont Chauve (Moussorgski 1867) 03:24
11. Ruin Dans l’antre du roi de la montagne (Grieg 1875) 04:47
12. Acceptance Rhapsodie hongroise n° 2 (Liszt 1847) 06:07
13. The Future Dies Irae du Requiem (Verdi 1874) 05:10
14. As Above Gymnopédie n° 1 (Satie 1888) 03:14
15. So Below Dans l’antre du roi de la montagne (Grieg 1875) 02:43
16. Mortaman Danse macabre (Saint-Saëns 1874) (Retro) 03:15
17. Blaster Massacre Symphonie du Nouveau Monde (Dvořák 1893) (Retro) 02:23
18. River City Rancid Ouverture solennelle 1812 (Tchaïkovski 1880) (Retro) 02:35
19. Castrovania Symphonie de Dante (Liszt 1857) (Retro) 04:11
20. Dig Dead Une nuit sur le mont Chauve (Moussorgski 1867) (Retro) 03:03
21. Ash Climber Rhapsodie hongroise n° 2 (Liszt 1847) (Retro) 02:02
22. Fallen Fantasy Marche slave (Tchaïkovski 1876) (Retro) 03:50
23. Rubble Robble Danse hongroise n° 5 (Brahms 1869) (Retro) 03:11
24. Morbid Gear Le vol du bourdon (Rimsky-Korsakov 1899) (Retro) 02:10
25. Mystery Castle Cinquième Symphonie (Beethoven 1808) (Retro) 02:37
26. The Tower Dies Irae du Requiem (Verdi 1874) (Retro) 02:15
27. The End Is Night Marche turque (Mozart 1783) (Retro) 02:02
28. Scab Or Die Une nuit sur le mont Chauve (Moussorgski 1867) (Glitch, Retro) 02:44
29. Tombs & Torture Symphonie du Nouveau Monde (Dvořák 1893) (Glitch, Retro, Double vitesse) 02:11
30. Plusman Le vol du bourdon (Rimsky-Korsakov 1899) (Glitch, Retro) 02:11
31. Ghost N’ Grievin Dans l’antre du roi de la montagne (Grieg 1875) (Glitch, Retro) 02:02
32. Dead Racer Symphonie de Dante (Liszt 1857) (Glitch, Retro) 03:46
33. Spike Tales Danse hongroise n° 5 (Brahms 1869) (Glitch, Retro) 03:10
34. The End Is Nigh Revisit Marche turque (Mozart 1783) (Glitch) 01:57
35. Cart Menu Gnossienne n° 1 (Satie 1893) (Retro) 01:26
36. Bonus La Chevauchée des Walkyries (Wagner 1856) 04:12

Au regard de celle-ci, la première chose qui interpelle est que le XIXe siècle, majoritairement romantique, domine la liste. Seule la Marche turque (1783) de Mozart ne date pas de ce siècle. Il s’agit du morceau qui fait partie du prologue. Il n’est d’ailleurs présent qu’en version 8-bit, dite « retro » dans la setlist (titre 27), ou en version « glitch » (titre 34), c’est-à-dire qu’il ne possède pas de version « normale ». Il a probablement été considéré comme en dehors de la trame narrative en tant que telle, puisqu’il n’est entendu que lors de mises en abîme dans lesquels Ash joue son propre personnage par le biais d’une cartouche.

Certains morceaux ne possèdent pas systématiquement une version alternative en 8-bit et vice-versa. C’est le cas des titres 12 et 14, Acceptance et As Above, qui n’ont pas d’équivalent 8-bit et du titre numéro 25, Mystery Castle, qui lui n’est qu’en 8-bit. Comme on peut le constater, ce procédé est minoritaire. La majorité des titres, notamment ceux attachés à un monde, possèdent une version alternative en 8-bit, voire deux dans certains cas. En effet, plusieurs titres connaissent une seconde variante 8-bit, nommée « glitch », entendue lors des phases de cartouches dont le niveau de difficulté repousse les limites d’un jeu déjà difficile (titres 28 à 33). Voici une comparaison des titres Golgotha, Dig Dead et Scab or Die (titres 10, 20 et 28), tirés d’Une nuit sur le Mont Chauve de Moussorgski, dans sa version réarrangée par Rimsky-Korsakov en 1886.

Dans la première partie du jeu, nommée « The Past », les mondes sont au nombre de neuf (titres 2 à 10). Dans chacun d’entre eux, une cartouche débloque une série de niveaux rétro, accessible par le biais de la console présente au hub du jeu. C’est durant ces phases de jeu que les versions 8-bit sont entendues (16 à 24 pour les titres pré-cités).

Ceci n’est pas sans rappeler les warp zones de Super Meat Boy, qui possédaient également des versions alternatives en 8-bit de la musique du monde.

La musique du menu, Title Screen (titre 1), possède un équivalent 8-bit, entendu dans le menu de sélection des cartouches (titre 35). Bien que toutes les pièces choisies pour accompagner le joueur dans son périple soient l’œuvre de compositeurs romantiques, ce n’est pas le cas de celle des menus qui est à l’origine écrite par un précurseur de la musique moderne : Erik Satie. Cela est probablement un hasard, mais celui-ci est assez heureux que pour être signalé.

La deuxième partie du jeu, nommée « The Future », possède de son côté cinq mondes plus un. La dénomination de ceux-ci semble être une allusion lointaine aux cinq étapes du deuil, réécrites pour l’occasion. Le dernier monde, Nevermore, permet d’accéder à la vraie fin et est, dans la construction du jeu, une extension de Ruin.

The End Is Nigh - The Future
The Future

Dans cette deuxième partie, les trois premiers mondes font entendre des versions spéciales de leur titre respectifs. Toutefois, ceux-ci ne sont pas présents dans la bande originale commercialisée.

Durant le quatrième monde Ruin, la musique qui accompagne le joueur est un arrangement de la pièce de Grieg Dans l’antre du roi de la montagne (titre 11). Celui-ci avait déjà pu entendre un autre arrangement de cette œuvre lors de ses déplacements dans certaines zones secrètes du jeu (titre 15). Cette pièce est la seule à connaître deux arrangements normaux et un arrangement « glitch » (titre 31). Il ne possède pas de version rétro non glitchée. Voici des extraits dans l’ordre pré-cité.

Il reste encore quelques titres à classer. Le final de la Rhapsodie hongroise n° 2 de Liszt (titre 12) accompagne le joueur lors sa fuite dans Acceptance. Le Dies Irae du Requiem de Verdi (titre 13) est entendu lors des quelques phases du future et lors du monde Nevermore qui permet d’accéder à la vraie fin. La version 8-bit de cette pièce, comme pour d’autres, est la musique de l’une des cartouches, The Tower (titre 26). Le titre n° 14, As Above, est le pendant de So Below. Il est entendu dans des zones secrètes situées au-dessus des niveaux standards, là où le second l’est dans les zones situées en-dessous, comme leur nom l’indique.

L’arrangement de la Cinquième Symphonie de Beethoven n’est présente qu’en version 8-bit pour accompagner la cartouche Mystery Castle (titre 25). Enfin, l’arrangement de la Chevauchée des Walkyries de Wagner, sobrement nommé Bonus (titre 36) n’est, à ma connaissance, pas présent dans le jeu.

Après avoir classé toute la bande originale et avoir pu noter que certains titres entendus dans le jeu ne sont pas présents sur celle-ci, il serait intéressant de voir quelles sont les formes et les types de pièces dont s’est inspiré Ridiculon. Au premier regard, on constate que la liste des morceaux est un véritable best-of de la musique du XIXe siècle. Je suis certain que de nombreuses personnes, même sans être familier avec la musique savante, peuvent chanter quelques notes de plusieurs de ces œuvres sans savoir spécialement qui les a écrites.

Il faut noter que ce best-of ne fait pas appel à la musique d’opéra, mis à part pour le dernier titre qui, comme je le mentionnais plus haut, ne fait pas partie du jeu. La seule œuvre qui n’est pas exclusivement instrumentale est le Dies Irae du Requiem de Verdi. Pour être précis, il est préférable de dire qu’il s’agit d’un best-of possible de la musique instrumentale au XIXe siècle, dans lequel se trouve une sélection de symphonies, de poèmes symphoniques, d’ouvertures, de danses… ainsi qu’une œuvre religieuse, celle de Verdi. La plupart de ces formes sont héritées de périodes antérieures, alors que celle du poème symphonique émerge au XIXe siècle. Il s’agit d’une pièce pour orchestre habituellement en un seul mouvement, de forme libre, dont l’inspiration doit provenir d’une source extra-musicale, tel qu’un poème ou une peinture. Le poème symphonique est à ranger dans la catégorie de la musique à programme, par opposition à la musique pure, la différence résidant dans le fait que la première s’inspire, raconte et/ou décrit quelque chose qui dépasse le cadre musical, alors que dans la seconde, la musique « se suffit » à elle-même.

La musique de jeu vidéo entretient depuis ses débuts un lien fort avec la musique savante, très souvent nommée « classique ». Comme je l’avais écrit dans mon article La musique de jeu vidéo : histoire, principes et enjeux, les quelques notes entendues lors de la mort d’un personnage dans le jeu Gun Fight (1975) cite déjà la Marche funèbre (1837) de Chopin. Ceci peut être fait pour plusieurs raisons. Soit la société de développement, pour des raisons budgétaires ou par facilité, utilise des œuvres tombées dans le domaine public. Soit, comme ça semble être le cas de The End Is Nigh, les compositeurs ont à cœur de moderniser des morceaux de l’histoire musicale. Dans le cas présent, ils mettent à l’honneur la musique d’un siècle extrêmement passionnant, musicalement parlant : celle du XIXe siècle. C’est durant ce dernier que le système tonal, servant de grammaire musicale depuis longtemps, atteint ses limites au travers de rencontres harmoniques insolites initiées par un compositeur comme Wagner, suivi ensuite par des compositeurs tels que Bruckner, Mahler et Schoenberg. L’explosion du cadre réglementaire finit, à terme, par pousser certains compositeurs, comme Schoenberg, à abandonner ce système et à chercher de nouvelles formes de langages, ouvrant la voie à la musique dite « moderne » qui domine la première moitié du XXe siècle. Toutefois, certains compositeurs continuent d’en faire usage encore aujourd’hui. Plutôt que de se succéder, les possibilités compositionnelles s’additionnent, laissant toujours plus de place à la créativité et à l’expérimentation. Pour revenir au jeu vidéo, cette page répertorie les occurrences de pièces savantes dans les jeux vidéo. La dernière modification a eu lieu le 13 novembre 2016. On y retrouve une liste de 240 jeux qui font usage de ce procédé, ce qui donne déjà un très bon compte-rendu en la matière. Voici un exemple très réussi dans le jeu Gokujou Parodious (1994), dont le morceau Run! Run! Run! reprend le final de l’ouverture de l’opéra Guillaume Tell (1829) de Rossini.

Même si certains puristes peuvent trouver qu’utiliser des arrangements de musique savante dans des jeux vidéo dénature l’œuvre originale, je trouve que cette démarche a le mérite de faire découvrir ou redécouvrir des œuvres importantes de notre passé musical à ceux qui n’y sont pas familiers. Dans le cas de The End Is Nigh, les arrangements ne sont pas le fruit d’une paresse de la part des compositeurs. Ils apportent quelque chose de neuf. Hormis les pièces en 8-bit, on peut noter que bon nombre de morceaux tendent vers le rock et le metal, styles de prédilection de Ridiculon, avec une batterie et une guitare électrique omniprésentes. In fine, si ces arrangements poussent certains joueurs à écouter les œuvres originales, il s’agit pour moi d’une victoire. Réussir à amener les gens vers cette musique par le biais d’une esthétique plus familière est une démarche porteuse de sens.

Sources

La bande originale de The End Is Nigh [en ligne, réf. du 3 mars 2019], disponible sur https://ridiculon.bandcamp.com/album/the-end-is-nigh-ost

La musique classique dans le jeu vidéo, liste de 240 jeux par Lightdrink [en ligne, réf. du 3 mars 2019], disponible sur https://www.senscritique.com/liste/La_musique_classique_dans_le_jeu_video/36092#page-1/

Super Meat Boy aura une bande-son différente sur PS4 et Vita [en ligne, réf. du 3 mars 2019], disponible sur http://www.jeuxvideo.com/news/444969/super-meat-boy-aura-une-bande-son-differente-sur-ps4-et-vita.htm

The End Is Night sur Wikipedia [en ligne, réf. du 3 mars 2019], disponible sur https://fr.wikipedia.org/wiki/The_End_Is_Nigh

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