La musique de Cuphead (2017)

Cuphead - En-tete

Alors que certains créateurs indépendants limitent les coûts de production sonore à l’aide d’instruments virtuels, d’autres prennent le contrepied de cette mouvance en engageant des musiciens pour enregistrer leur bande-son. C’est le cas du studio MDHR avec le jeu Cuphead (2017), dont la musique, écrite par Kristofer Maddigan, donne parfaitement le change à l’esthétique axée sur les dessins animés des premières décennies du XXe siècle. À l’exception de six niveaux de type run and gun, le jeu se focalise sur le boss rush, c’est-à-dire l’enchaînement de boss.

Maddigan est originaire de Toronto. Percussionniste de formation, il est ami depuis des années avec Chad et Jared Moldenhauer, auteurs de Cuphead, ce qui explique en partie sa place de compositeur pour le jeu. En dehors de son rôle de percussionniste permanent au sein du National Ballet of Canada Orchestra depuis 2010, Maddigan officie dans d’autres orchestres, groupes et projets en tant qu’indépendant. Il a étudié à la Glenn Gould School du Conservatoire royal de Musique de Toronto, dont il sort diplômé en 2009. Il a également étudié le jazz à l’Université de Toronto durant l’année scolaire 2013-2014.

Kristofer Maddigan
Kristofer Maddigan

C’est ce style musical et son ancêtre le ragtime qui dominent la bande originale du jeu. Lors du défilement des crédits, on peut constater qu’un grand nombre de musiciens a participé à l’enregistrement.

Lorsqu’on sait que le jazz est une musique en grande partie axée sur l’improvisation, ce choix n’est pas surprenant. Qui est le plus à même de rendre les meilleures sonorités de son instrument qu’un véritable musicien ? L’utilisation de composantes électroniques n’aurait ni convenu à la période dans laquelle le jeu est censé se projeter, ni à l’improvisation. Il fallait des musiciens pour assurer la cohérence entre le jeu et sa musique. Lors de la promotion du jeu entre juin et septembre 2017, deux des quatre vidéos présentes sur la chaîne Youtube du studio sont dédiées à la musique, ce qui confirme l’importance que les créateurs accordent à celle-ci.

Comme je l’avais déjà écrit dans mon article dédié à la musique de menu, celui de Cuphead (2017) plonge tout de suite le joueur dans une ambiance de début de XXe siècle avec quatre voix d’hommes dans un style choral a cappella qui racontent le synopsis du jeu : Cuphead et son ami Mugman, amateurs de jeux de dés, vont perdre contre le Diable en personne qui va les investir d’une mission pour pouvoir conserver leur âme.

Well Cuphead and his pal Mugman
They like to roll the dice
By chance they came ‘pon Devil’s Game
And Gosh, they paid the price
Paid the price
And now they’re fighting for their lives
On a mission fraught with dread
And if they proceed but don’t succeed
Well
The Devil will take their heads

La musique de Kristofer Maddigan est ici un vecteur narratif au moyen de ce procédé. Elle est aussi un vecteur esthétique avec un enregistrement volontairement vieilli, qui rappelle les 78 tours de la première moitié du XXe siècle. La vue des deux protagonistes annonce directement la couleur : le jeu utilise une esthétique cartoonesque de cette première moitié de siècle. Après l’intervention des voix d’hommes, un piano droit à la sonorité typée reprend le thème arrangé (0:41). Dès son menu, Cuphead immerge le joueur dans cette période historique qui fait l’originalité du jeu.

Nous retrouvons dans cette bande originale des morceaux de ragtime, style musical précurseur du jazz dont le plus grand représentant est Scott Joplin. Voici un extrait de The Entertainer (1902), son morceau le plus connu.

Avec sa main gauche bondissante et ses nombreuses syncopes – lorsque des notes jouées sur un temps faible ou une partie faible de temps sont prolongées sur le temps fort suivant -, le ragtime est un incontournable du début de XXe siècle. Il fut très utilisé dans le milieu du cinéma, lorsque celui-ci était encore muet, et, par extension, dans le milieu du dessin animé. Il est normal de le retrouver dans la bande originale du jeu.

Les morceaux de la carte de sélection de niveaux, tels que l’extrait précédent d’Inkwell Isle One, possèdent une version pour piano et une version arrangée pour orchestre, ce qui permet de rendre compte du travail d’adaptation et d’orchestration entre les deux versions.

La musique de Cuphead est à cheval entre plusieurs périodes du jazz. Il y a tout d’abord celle du ragtime, son précurseur, entendue ci-dessus, qui émerge à la fin du XIXe siècle et décline durant les années 1910. Il y a ensuite celle des origines néo-orléanaises, nommée « dixieland », dont la période de gloire va grosso modo des années 1910 à la fin des années 1920. On y retrouve cornet ou trompette, trombone, clarinette, tuba, banjo ou guitare, percussions et éventuellement piano. La pièce de Cuphead ci-dessous, nommée Winner Takes All, est très représentative du style néo-orléanais : trompette pour la mélodie principale, trombone pour le contrechant, clarinette pour le remplissage, tuba pour la basse et batterie pour le rythme. Il s’agit d’un bel exemple de polyphonie néo-orléanaise où l’improvisation est collective et non individuelle.

Les percussions dans cette bande originale vont de la planche à laver à la batterie, en passant par des instruments percussifs à hauteur déterminées – c’est-à-dire qu’ils produisent des notes distinctes, là où une cymbale n’en produit pas, par exemple -, tels que le xylophone et le vibraphone. La planche à laver, washboard en anglais, n’est entendue qu’en duo avec le piano durant quatre des six niveaux run and gun. Il s’agit de Treetop Trouble, Forest Follies, Funfair Fever et Perilous Piers. Tous les niveaux run and gun ont droit à la même formation : un duo piano/percussions, avec l’ajout d’un piccolo dans le cas de Funfair Fever. Voici un extrait de Treetop Trouble.

Enfin, il y a la période classique du jazz, communément nommée « swing », qui domine la bande originale. C’est la période des big bands, orchestres plus conséquents dans lesquels les cuivres sont doublés ou triplés pour former des sections. Elle s’étale de la fin des années 1920 au début des années 1940. Durant cette période, l’usage du saxophone se systématise pour finir par supplanter celui de la clarinette. Dans le même ordre d’idée, la trompette remplace à terme le cornet, la contrebasse le tuba et la guitare le banjo. Pour information, les clarinettistes de la bande originale, à l’exception d’un seul, sont tous des saxophonistes, ce qui est significatif. Durant cette période classique, de nouveaux instruments vont faire leur apparition dans les orchestres et les combos de jazz, comme le vibraphone. Vous pouvez l’entendre dans le titre Fiery Frolic, à partir de 1:17.

Maddigan laisse une place de choix à la clarinette et au tuba dans la première moitié de la bande originale avant de les délaisser dans la seconde moitié. Ils sont alors remplacés par le saxophone et la contrebasse. Au fil du jeu, le joueur semble vivre cette « passation de pouvoir » vers les instruments pré-cités.

Le morceau ci-dessous est Aviary Action. Il appartient à la première moitié de la bande-son et fait entendre côte à côte clarinettes et saxophones. Passons rapidement sur la référence à La chevauchée des Walkyries de Wagner (à partir de 1:07).

Déjà présente dans Rayman Legends (2013), cette référence est commune dans le milieu du cinéma et dans celui du jeu vidéo lorsqu’il est fait mention de l’aviation. Cuphead n’échappe pas à la règle. Comme dans d’autres morceaux de la bande originale, Aviary Action laisse la place à un solo de clarinette des plus réussis.

Dans l’histoire du jazz, le clarinettiste blanc et leader de big band Benny Goodman fait partie des musiciens qui ont rendu le plus bel hommage qui soit à leur instrument avant que celui-ci ne soit totalement occulté par le saxophone. Or, la musique de Benny Goodman ne laisse pas indifférent Maddigan puisque ce dernier se permet de faire une référence plus ou moins directe au morceau le plus célèbre du clarinettiste, Sing, Sing, Sing (1937), une majestueuse reprise du titre de Louis Prima sorti un an plus tôt. Voici le passage de référence dont Maddigan semble s’inspirer pour le début de Sugerland Shimmy, deuxième extrait ci-dessous.

Il s’agit là d’un salut honorable à un musicien qui n’est pas simplement talentueux, mais qui, en plus d’avoir amener le public blanc de classe moyenne vers le jazz, a également su jouer de sa couleur de peau pour briser la barrière entre musiciens blancs et musiciens noirs au milieu des années 1930 avec un combo, le Benny Goodman Quartet, composé de deux musiciens blancs et de deux musiciens noirs. Aux côtés de Benny Goodman, on y retrouvait le batteur blanc Gene Krupa, le pianiste noir Teddy Wilson et le vibraphoniste noir Lionel Hampton. En 1938, Goodman va encore plus loin en introduisant le jazz à Carnegie Hall avec des formations mixtes lors de l’un des concerts les plus célèbres de l’histoire du genre.

Esthétiquement, Cuphead s’inspire tout particulièrement des années 1930 et des productions des studios Fleischer avant l’instauration du code Hays. Cela se traduit avec humour dans le copyright de l’affiche du jeu qui mentionne l’année MCMXXX (1930).

cuphead - mention mcmxxx

Le code Hays est un code américain de censure appliqué entre 1934 et 1966. Il oblige les créateurs de films ou de dessins animés à ne pas porter atteinte aux valeurs morales des spectateurs. Cela se solde par une épuration et une autocensure qui va grandement lisser le monde cinématographique. Les standards et les mœurs « corrects » deviennent la norme. Un personnage comme celui de Betty Boop, jeune fille indépendante qui flirte, sort avec un caniche anthropomorphe du nom de Bimbo et s’habille de manière sexy, fera place à une jeune fille rangée, célibataire et travailleuse avec l’application du code.

Revenons à la musique. Dans des morceaux tels que Botanic Panic et Ruse of An Ooze, Maddigan utilise la structure dite du « twelve-bar blues ».

Initialement présente dans le blues, cette structure est un incontournable des jam sessions et de l’apprentissage de l’improvisation. Efficace et simple à mettre en place, elle consiste à la base à répartir sur douze mesures les accords des premier, quatrième et cinquième degrés. Avec le temps, cette structure se complexifiera, notamment au contact de genres de jazz plus tardifs, comme le bebop, mais ceci est une autre histoire. L’usage qu’en fait Maddigan est très classique, mais il est intéressant de le mentionner, car le blues est un genre issu de l’histoire musicale afro-américaine auquel il est impossible de ne pas faire référence lorsqu’il est question de musique populaire. À la toute fin de Botanic Panic, Maddigan fait référence à la Marche funèbre (1837) de Chopin.

Le compositeur insère parfois des éléments musicaux qui peuvent être directement reliés à un boss. Le plus marquant est celui situé au début de Railroad Wrath. On y entend l’équivalent d’un sifflet de train entonné par une partie des cuivres, car le boss est dans un train. Toutefois, cela est vraiment discret et épisodique dans la totalité de la bande-son.

Maddigan et les musiciens, lors de l’enregistrement, se permettent de piocher des composantes présentes dans des styles de jazz plus modernes, comme par exemple le bebop, style musical datant des années 1940-50 qui impose technicité et virtuosité à ses interprètes. Cela se ressent dans certains solos qui font preuve d’une plus grande démonstration de virtuosité que celle habituellement présente dans la musique de big band. Revenons sur les quelques mesures de solo de saxophone à la fin d’Aviary Action pour appuyer ce constat.

Dans le même ordre d’idée, en guise de piste cachée après Closing Credits, on peut entendre une séquence de free jazz, genre qui s’est principalement développé durant les années 1960.

Il arrive aussi que certains morceaux intègrent des éléments musicaux qui ne sont pas issus des traditions d’Amérique du Nord. C’est le cas du morceau Floral Fury et de ses percussions brésiliennes.

Je pourrais terminer cet article en mettant en avant une dernière référence. Elle se situe dans la pièce pour combo Inkwell Hell.

Avez-vous reconnu le mouvement chromatique caractéristique du thème de James Bond (1962) ?

Avec la musique de Cuphead, Maddigan donne une belle tribune musicale aux formes de jazz qui ont dominé la première moitié du XXe siècle et sont les plus représentatives de la musique d’accompagnement des dessins animés de ces décennies. Il s’agit là d’un vibrant hommage d’un jazzman à l’histoire de sa musique. La bande-son de Cuphead, de par sa facture et le renfort qu’elle apporte à l’esthétique développée par le jeu, est un incontournable de l’année 2017. L’avenir nous dira si le jeu en tant que tel sera un jour inscrit au panthéon des grands classiques, mais, d’après moi, il y a de fortes chances que cela arrive.

Sources

Code Hays [en ligne, réf. du 20 janvier 2019], disponible sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Code_Hays

Chaîne Youtube du studio MDHR [en ligne, réf. du 20 janvier 2019], disponible sur https://www.youtube.com/user/StudioMDHR

Site internet de Kristofer Maddigan [en ligne, réf. du 20 janvier 2019], disponible sur http://krismaddigan.com/site/

Kristofer Maddigan Interview, Composer of Cuphead [en ligne, réf. du 20 janvier 2019], disponible sur https://youtu.be/fxIA6LLZML4

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