La musique de BioShock (2007)

BioShock (en-tête)

Ce jeu est considéré comme un véritable bijou par de nombreux joueurs. Son histoire, sa mise en scène, son univers taillé sur mesure et sa musique en font un incontournable du jeu vidéo. Déjà lors de l’introduction, nous pouvons constater l’importance donnée au violon – et de manière générale aux cordes -, instrument maître de cette bande originale.

Lors de son entrée dans ce phare situé au milieu de l’océan, le joueur entend tout d’abord la reprise instrumentale de La mer (1949)[1], du guitariste Django Reinhardt et du violoniste Stéphane Grapelli, dont le thème principal est joué par le violon. Ensuite, durant la tirade d’Andrew Ryan lors de notre voyage en bathysphère, la musique de fosse – une musique que seul le joueur peut entendre – fait son apparition. A nouveau, la position du violon y est centrale.

Cette musique introductive marque le joueur par son caractère inquiétant. En effet, l’utopie d’Andrew Ryan a viré au cauchemar. Dans une société où l’éthique scientifique n’existe pas, des progrès spectaculaires ont pu être réalisés dans le domaine de la génétique. Toutefois, ceux-ci ont eu un coût, celui de la santé mentale des habitants de la ville sous-marine de Rapture. L’abus de plasmides, donnant des pouvoirs surnaturels, et l’opposition entre deux grandes personnalités ont mis la ville à feu et à sang. Une guerre civile opposant les partisans d’Andrew Ryan à ceux du contrebandier Fontaine a scellé le destin de Rapture. Dans ce chaos, de fortes personnalités ont pris le pouvoir et instauré leurs propres règles dans les différents quartiers de la ville. Le jeu nous invite donc à parcourir ce « tombeau » figé dans le temps.

Pour donner plus de corps à l’univers, renforcer l’immersion du joueur et figer la ville dans le temps, les créateurs du jeu ont utilisé des morceaux préexistants datant des années 1930 aux années 1950. A ceux-ci s’ajoute la musique originale de Garry Schyman. Là où la musique de Schyman est une musique de fosse qui semble s’attacher aux sentiments et aux ressentis du personnage principal, les morceaux préexistants sont de la musique d’écran, c’est-à-dire une musique qui fait partie du monde fictionnel.

Garry Schyman
Garry Schyman (1954-…)

Né en Californie en 1954 et fasciné par la musique durant sa jeunesse, Garry Schyman obtient un diplôme de musique à l’Université de Californie du Sud en 1978, avec l’intention de devenir compositeur pour l’image. Il débute sa carrière en tant qu’orchestrateur et compositeur additionnel pour des séries télévisées telles que Magnum ou l’Agence tout risque. Il accède ensuite au milieu du cinéma, puis à celui du jeu vidéo avec Voyeur (1993) pour CD-i qui contient, déjà en 1993, une musique enregistrée avec un véritable orchestre. Le tournant majeur de sa carrière s’opère avec Bioshock pour lequel il effectue un travail remarquable. A la différence des compositeurs qui viennent du monde de la musique populaire, Schyman est un compositeur à rapprocher de la musique dite savante. En effet, une partie de ses influences proviennent de la musique savante du XXe siècle avec des compositeurs tels que Bartók, Prokofiev ou Penderecki. Il est également passionné par des compositeurs de musique de film comme, par exemple, John Williams, qui maintient lui aussi un rapport très fort avec la musique savante.

Schyman considère que les musique les plus intéressantes qu’on lui a demandé de composer sont celles dédiées aux jeux vidéo. Comme certains autres compositeurs, sa carrière l’y a amené par hasard, ce qui ne le dérange pas le moins du monde. Il a découvert ce domaine et a fini par s’y attacher. Selon lui, bien que la musique de Bioshock soit interactive, « l’interactivité ne doit jamais être l’ennemi de la créativité »[2]. Schyman a bien compris qu’il fallait la distiller de manière intelligente. La musique a pour objectif d’améliorer l’expérience vécue par le joueur. Elle ne doit pas occulter l’image et prendre le pas sur le jeu en lui-même. Elle sert de soutien au contenu et doit le mettre en valeur. Le compositeur l’a très bien compris.

La musique composée par Schyman pour BioShock oscille entre lyrisme et dissonance. Dans le second cas, elle fait appel à des procédés musicaux hérités du XXe siècle. Certains d’entre-eux sont devenus des incontournables lorsqu’il est question de décrire des situations angoissantes ou horrifiques, notamment dans les films d’horreur. Nous pouvons déjà cerner ce genre d’approche au tout début du jeu, lorsque notre personnage s’injecte son premier plasmide.

Par contre, lorsque Atlas, notre guide dans ce tumulte, nous parle de sa famille, c’est le lyrisme qui l’emporte.

Tout ceci renforce l’idée que la musique de Schyman sert en partie à mettre en avant les sentiments exprimés par le personnage joueur.

En ce qui concerne l’utilisation de techniques relevant de la musique contemporaine, je vais comparer un court passage de la bande originale du jeu au Concerto pour violoncelle n° 1 du compositeur polonais Penderecki (version Siegfried Palm, 1972).

A l’écoute de ces deux extraits, nous pouvons constater les similarités de traitements qui confirment l’influence de la musique savante contemporaine dans le travail de Schyman. La scène du docteur Steinman, chirurgien esthétique devenu fou qui torture et mutile ses victimes, met à nouveau à l’honneur ce traitement musical contemporain.

En isolant la musique de la scène et en reprenant la même œuvre de Penderecki en guise de comparaison, nous pouvons à nouveau noter la similarité de traitement entre les deux pièces.

Les résultats musicaux les plus saisissants sont ceux qui s’opèrent lorsque la musique de Schyman, plutôt empathique – en accord avec les émotions de la scène -, est superposée à la musique d’écran anempathique – en contradiction avec la scène -, tout le paradoxe se situant dans le fait que la musique dissonante soit empathique et la musique consonante ne le soit pas, ce qui ne correspond pas de prime abord à nos attentes. L’exemple vidéo suivant montre le combat contre Steinman dans son entièreté et s’arrête juste avant la rencontre avec la première petite sœur. La superposition des musiques s’effectue à partir de 1’20. La musique d’écran met à nouveau à l’honneur le violon de Stéphane Grapelli avec It had to be You (1938) de Django Reinhardt.

Lorsque la tension retombe, la musique de fosse disparait progressivement. C’est alors au tour de la musique d’écran de s’effacer lorsque nous quittons la zone qui la génère, pour enfin revenir à une musique de fosse liée aux sentiments du personnage principal.

Sans rentrer dans le détail du choix des musiques préexistantes, je citerai une autre scène mettant en avant une musique d’écran anempathique. Il s’agit de la scène devenue mythique de Sander Cohen, artiste mégalomane, qui fait entendre la Valse des fleurs du ballet Casse-noisette (1892) de Tchaïkovski .

Bioshock est un jeu qui montre que l’on peut multiplier les références philosophiques, politiques, littéraires et musicales sans sombrer dans le m’as-tu-vu prétentieux. Au niveau musical, Schyman se permet des approches audacieuses qui collent avec le ton et l’ambiance générés par le jeu. Son travail, oscillant entre lyrisme et dissonance, en font un compositeur polyvalent, conscient des enjeux narratifs de l’œuvre qu’il illustre[3]. BioShock a connu un énorme succès auprès des joueurs car, en plus de posséder de nombreuses qualités, les références, musique comprise, y sont distillées intelligemment. Elles permettent à ceux qui le souhaitent d’aller voir plus loin, mais ne forcent jamais quiconque à le faire. Ce jeu démontre brillamment que le First Person Shooter (FPS), genre souvent décrié pour sa violence, n’est pas indissociable d’un contenu profond, d’une histoire riche et d’une musique qui n’a rien à envier aux compositeurs de musique savante.

[1] Le morceau original date de 1946. Il est composé et interprété par Charles Trenet.

[2] MECHERI, Damien, Video Game Music, Histoire de la musique de jeu vidéo, Toulouse, éditions Pix’n Love, 2014, p. 230.

[3] Il sera par ailleurs le compositeur des autres volets de la saga : BioShock 2 (2010) et BioShock Infinite (2013).

Sources

Entretien avec Garry Schyman in MECHERI, Damien, Video Game Music : Histoire de la musique de jeu vidéo, Toulouse, éditions Pix’n Love, 2014, pp. 227-237.

Pour aller voir plus loin dans le choix des musiques préexistantes

GIBBONS, William, Wrap Your Troubles in Dreams: Popular Music, Narrative, and Dystopia in Bioshock [en ligne, réf. du 28 octobre 2018], disponible sur http://gamestudies.org/1103/articles/gibbons

2 commentaires

  1. Magnifique article d’ouverture de ce projet avec un sujet de choix que la B.O. de Bioshock. Il s’agit là d’un des premiers jeux que j’ai acheté sur ma nouvelle PS3 fin 2008 et qui marque tout particulièrement pour moi l’entrée dans cette nouvelle génération de jeux-vidéo. Un saut dans l’inconnu, car jusque là, je m’étais assez rarement intéressé aux FPS que je trouvais être des jeux violents et sans histoire.

    Avec des graphismes et une ambiance année 30 exceptionnelle j’avais donc été attiré à tenter l’expérience de Bioshock… en attendant l’arrivée des prochains Resident Evil et Silent Hill… Bioshock saura se montrer à la hauteur de mes attentes et trône par ailleurs parmi ces rares jeux modernes dont j’ai vu la fin.

    Musicalement, j’avais été surpris par la bande son et l’intégration de morceaux de l’époque 78 tours voir même d’un combat épique en mode Tchaïkovski. Si cette ambiance était parfaite et m’offrait à découvrir que j’appréciais assez bien les sons des années 30 (qui m’amèneront par la suite à m’intéresser à l’Electro Jazz), j’avais pourtant pris cette approche pour une certaine fainéantise de la part de 2KGames de piocher dans l’existant plutôt que de ne créer son propre univers.

    Si depuis lors, bon nombre de ces musiques tournent toujours dans ma voiture, dont « Papa loves Mambo », je n’avais jamais eu l’occasion de comprendre en profondeur l’approche particulièrement éclairée et recherchée de Garry Shyman dans le travail apporté à la B.O. de Bioshock, grand merci pour cette ouverture musicale ! … C’est que de plus à l’époque, il n’était pas si facile de dénicher ce genre d’information !

    Avec des graphismes et une ambiance année 30 exceptionnelle j’avais donc été attiré à tenter l’expérience de Bioshock… en attendant l’arrivée des prochains Resident Evil et Silent Hill… Bioshock saura se montrer à la hauteur de mes attentes et trône par ailleurs parmi ces rares jeux modernes dont j’ai vu la fin.

    Musicalement, j’avais été surpris par la bande son et l’intégration de morceaux de l’époque 78 tours voir même d’un combat épique en mode Tchaïkovski. Si cette ambiance était parfaite et m’offrait à découvrir que j’appréciais assez bien les sons des années 30 (qui m’amèneront par la suite à m’intéresser à l’Electro Jazz), j’avais pourtant pris cette approche pour une certaine fainéantise de la part de 2KGames de piocher dans l’existant plutôt que de ne créer son propre univers.

    Si depuis lors, bon nombre de ces musiques tournent toujours dans ma voiture, dont « Papa loves Mambo », je n’avais jamais eu l’occasion de comprendre en profondeur l’approche particulièrement éclairée et recherchée de Garry Shyman dans le travail apporté à la B.O. de Bioshock, grand merci pour cette ouverture musicale ! … C’est que de plus à l’époque, il n’était pas si facile de dénicher ce genre d’information !

    Pierre / http://blog.cyborgjeff.com

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